Est-il présomptueux d'attendre des réponses directes lorsque nous prions ?

News 22 juillet 2021

Matthew Quartey / 15 juillet 2021 / Spectrum Magazine.

Comme beaucoup de chrétiens, je me suis parfois demandé, mais sans chercher trop loin : que signifie la prière?  à quoi nous devons nous attendre lorsque nous prions? Mais ma réflexion s’est approfondie lorsque mon fils, alors adolescent, a interprété comme « réponse » à sa prière, une réponse qui semblait à l’opposé de ce qu’il avait demandé. S’en est suivi un abandon progressif de la foi et cette crise n’est pas résolue une décennie plus tard.

Mon ami était en train de mourir d’un cholangiocarcinome, un cancer rare des voies biliaires. La progression rapide de la maladie – mon ami est décédé dans les 31 jours suivant le diagnostic – ne nous a pas permis de passer progressivement les différents stades émotionnels qui devraient se suivent entre l’annonce de la maladie et le décès (étapes psychiques établies par la psychiatre Elizabeth Kubler-Ross). Au lieu de cela, le déni, la colère, la négociation, la dépression et l’acceptation – arrive-t-on un jour à l’acceptation – se sont succédés dans le désordre. Nous qui l’aimions avons tenté de traverser cette crise incontrôlable qui bouleversait notre monde.

Bryan était un homme religieux discret, qui œuvrait dans les coulisses, gardien incontesté de notre foi familiale. C’est lui qui, tous les soirs, racontait à nos enfants, avant même qu’ils ne sachent lire, les « Histoires pour le coucher d’Oncle Arthur ». Après chaque histoire, ils lisaient ensemble un passage biblique faisant le parallèle à l’histoire et terminaient par des prières. Ainsi, lorsque la fin semblait proche et que ses médecins disaient qu’ils ne pouvaient plus proposer de traitement, Bryan lui-même, avec ses proches, continuait à croire que si nous priions suffisamment fort et suppliions Dieu de le guérir, Dieu le guérirait. Le prédicateur lui-même nous a encourageait à prier, affirmant que la puissance de la prière ferait la différence.

A la fin, l’oncle de mon fils est mort à l’âge de 55 ans. Lorsqu’il est mort, quelque chose a semblé céder chez les jeunes qu’il avait nourris. Depuis sa mort, la relation pourtant sincère de son neveu avec Dieu a vacillé. Il avait 14 ans quand Bryan est mort. Avec le recul, ce qui semblait une déclaration presque anodine dans un texte écrit à l’époque laisse entrevoir son désespoir: « J’ai prié si fort et si souvent lorsque mon oncle a eu un cancer, demandant à Dieu de le guérir. Mon oncle m’avait assuré, quand il me racontait des histoires bibliques, que Dieu répondait à nos prières si nous étions sérieux et si nous croyions. J’étais sincère. Et j’ai cru. Mais il est mort. Maintenant je me demande si j’étais assez sérieux ou si je ne croyais pas suffisamment. »

Avant d’aller plus loin, j’aimerais dire que le texte que vous lisez et que j’ai écrit n’est pas du tout contre la prière. Ce n’est pas non plus un déni de l’efficacité de la prière. Les Saintes Écritures semblent supposer une compréhension commune de la prière et passent donc peu de temps à la définir. Lorsque le sujet est abordé dans la Bible, l’accent est plutôt mis sur l’exhortation à prier. Paul, dans 1 Thessaloniciens 5:17, nous exhorte à « prier sans cesse », de la même manière que dans 1 Chroniques 16:11, nous sommes encouragés à « rechercher continuellement Sa présence ». En outre, dans les évangiles de Matthieu (6:9-13) et de Luc (11:2-4), Jésus lui-même non seulement approuve le concept de la prière mais va au-delà en nous enseignant comment prier. Ainsi, mon propos n’est pas de décrier la prière mais bien au contraire d’explorer notre compréhension des questions entourant le concept de la prière, ainsi que nos objectifs lorsque nous prions. Savons-nous ou devrions-nous savoir comment prier ou pour quels sujets prier? Dieu s’en soucie-t-il? Nos prières influencent-elles le comportement ou les intentions de Dieu? Dieu répond-il aux prières partisanes?

Pour le chrétien, les nombreuses raisons de prier peuvent se résumer de deux façons: 1) un moyen de louer Dieu ou d’exprimer sa reconnaissance à Dieu ; et 2) un moyen de lui présenter nos requêtes. La définition d’Ellen White, qui considère la prière comme « l’ouverture du cœur à Dieu comme à un ami » (tiré du livre Vers Jésus), nous permet d’apprécier le plaisir de l’amitié tout en facilitant le partage de nos soucis et les demandes de secours. Ellen White nous invite à envisager une relation avec Dieu comme avec un ami. Les relations amicales impliquent un choix, celui d’entrer dans la relation ou de s’en retirer.

Si Dieu est pour nous un ami, nous pouvons nous permettre de montrer notre vulnérabilité, voire notre irrévérence, comme lorsque Job a élevé la voix et les poings contre Dieu, pensant qu’Il était injuste envers lui: « C’est pourquoi je ne retiendrai pas ma bouche, je parlerai dans l’angoisse de mon esprit, je me plaindrai dans l’amertume de mon âme. » (Job 7:11). Ainsi, quand nous apportons nos requêtes à Dieu et que nous nous ouvrons à Lui, enveloppés de son amitié, nous le faisons en sachant que Lui, dans cet esprit d’amitié, ne nous jugera pas. Nous demandons simplement à Dieu de nous décharger de la lourdeur de notre cœur. Et ce faisant, d’atténuer nos peines, nos douleurs. En ce sens, le proverbe suédois « Le chagrin partagé est un chagrin divisé par deux » a raison.

Les supplications adressées à Dieu doivent être profondes et non comme une habitude vide de sens. Aller vers un Dieu ami pour chercher un soulagement lorsque la vie nous étouffe n’est pas égoïste et ne doit pas être stigmatisé. Certains préconisent que la prière soit remplie de louanges et remerciements, avec peu de demandes de faveurs. Non! Il y a tellement de manières de remercier et louer Dieu avant que l’adoration ne devienne un rituel et une habitude. Lorsque nous remercions Dieu par habitude, c’est peut-être parce que nous craignons secrètement qu’il nous fasse du mal si nous ne sauvons pas les apparences. Mais demander l’aide de Dieu est différent. Si l’on vit assez longtemps, il devient évident que la vie est un lourd fardeau et que rechercher du secours est autant une nécessité qu’un devoir sacré.

Lorsque nous essayons de comprendre le concept – le pourquoi de la prière – l’appréciation et le partage du fardeau sont la partie facile. Une question plus problématique est de savoir pourquoi nous devrions prier si Dieu nous connaît à fond et peut facilement discerner nos pensées et nos motivations. Quand nous prions, disons-nous à Dieu quelque chose qu’il ne sache pas déjà? Ou Dieu veut-il que nous priions pour nous éclaircir les idées? Si tel est le cas, n’est-il pas déroutant que les mêmes Saintes Écritures qui nous incitent à prier, nous disent aussi que nous n’avons aucune idée de ce pour quoi prier? Et que nous avons besoin de l’aide du Saint-Esprit pour bien le faire: « De même, l’Esprit nous aide dans notre faiblesse. Car nous ne savons pas comment prier comme nous le devrions, mais l’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements trop profonds pour être exprimés » (Romains 8:26). L’auteur de l’épître aux Romains semble suggérer qu’il existe une manière correcte de prier, et que nous ne sommes pas équipés pour cela, c’est pourquoi l’Esprit doit prendre le relais.

Et même, quand l’Esprit intercède en notre nom, nous ne savons pas si nos prières ainsi « traduites » aboutissent ou sont acceptées. C’est la situation dans laquelle se trouvait mon fils de 14 ans lorsqu’il a suivi le commandement biblique de prier, non pas « égoïstement » pour lui-même, mais au nom d’une personne qu’il aimait. Que doit-il faire lorsque l’objet de ses prières ferventes meurt quand même? Comment doit-il comprendre ou interpréter cette mort? D’où son doute angoissé: ses prières manquaient-elles de sérieux ou sa foi était-elle insuffisante? Pourtant, quelle que soit la réponse ou l’absence de réponse à nos prières, d’un commun accord les communautés chrétiennes nous poussent à être reconnaissants en permanence et dans toutes les situations. Nous prions pour la guérison, et la personne meurt. Nous rétorquons que la personne est morte parce que la guérison n’était pas la volonté de Dieu. Le devoir du chrétien, nous dit-on dans de telles situations, est d’être reconnaissant à Dieu que nos prières n’aient pas été exaucées comme nous l’avions espéré. Et oser demander pourquoi nous avons dû commencer par prier est considéré comme irrespectueux et inapproprié.  Comment de simples mortels osent-ils remettre Dieu en question?

A la fin de mon adolescence, l’une des parties les plus populaires du service du sabbat dans mon église locale était « Le moment consacré à remercier Dieu pour les prières exaucées ». Cet événement était stratégiquement lié à l’annonce des dîmes et offrandes. Les fidèles étaient invités à monter sur l’estrade pour raconter des histoires de prières exaucées. Les premières expériences étaient racontées avec calme, puis l’intensité vocale montait, car les paroissiens étaient désireux de se surpasser les uns les autres en racontant comment Dieu avait répondu à leurs prières. En tête de liste des prières exaucées figuraient les guérisons, la réussite financière, les grossesses, le sauvetage d’un accident de voiture, etc.

Je me souviens qu’un jour, au cours d’un moment de témoignages particulièrement animé, j’ai observé une jeune femme qui avait récemment perdu son mari malgré un jeûne prolongé et les prières de toute l’église demandant une guérison. Elle s’est levée et est sortie de la pièce. Je me suis alors rendu compte à quel point cela avait dû être dur pour elle d’assister à tant d’actions de grâces, alors que les prières pour son mari maintenant décédé semblaient être restées sans réponse.

Comme si le fait de perdre un être cher malgré des prières dévouées n’était pas assez traumatisant. Lorsque la mort survient, certains « défenseurs » de Dieu « bien intentionnés » contribuent pourtant à aggraver la situation. Les clichés sont nombreux : « Dieu sait mieux que quiconque », « C’est peut-être la façon dont Dieu préserve le défunt pour l’éternité », « Vous devriez être ouvert à l’enseignement que Dieu souhaite par-là vous donner ». Je comprends que ces spéculations sur les intentions de Dieu, lorsque la finalité est le contraire de ce pour quoi nous avons prié, soient des réactions de croyants bien intentionnés mais désemparés. Mais dans de tels moments, il me semble que la meilleure chose à faire serait de ne pas dire grand-chose.

Lorsque nous prions se pose aussi la question du penchant partisan. Dieu est-il influencé par les prières des fidèles? Bien que cette question reste sans réponse, il semble que prier pour ceux que nous connaissons est l’une des pratiques les plus populaires dans les communautés religieuses qui ont l’habitude de prier. Nous demandons régulièrement à Dieu de protéger les personnes qui nous sont chères, celles de notre cercle familial, nos amis, nos connaissances, nos pasteurs, voire dans certains cas nos dirigeants politiques. Dans certains pays, en cas de conflits et d’incertitude, les prières deviennent « partisanes ». En particulier pendant les conflits, certaines communautés adressent à Dieu des sortes de « pétitions » afin de gagner la « bataille », même si les résultats demandés par les différentes communautés s’avèrent contradictoires. Par exemple, en 1982, pendant la guerre des Malouines entre le Royaume-Uni et l’Argentine, les chrétiens des deux pays ont prié le même Dieu pour qu’Il les protège et leur donne la victoire finale, non pas comme Dieu le veut, mais pour que leur camp remporte la victoire.

Qu’est censé faire Dieu en réponse à de telles prières partisanes? Les arbitrer ou les ignorer? Sont-elles même appropriées? Dans certains cas, peu importe la ferveur dont nous faisons preuve en plaidant notre cause et la façon dont nous justifions notre demande à être favorisés, nous avons l’impression que c’est le « mauvais » parti qui gagne. Parfois aussi le résultat est le contraire de ce pourquoi nous avons prié. Alors quoi? On nous exhorte à remercier Dieu malgré la tragédie. C’est contre-nature.
 
Et que devons-nous penser de la marchandisation de la prière? Tout au long de l’histoire, les prédicateurs entreprenants ont considéré les prières comme de l’or pur. Depuis l’époque des indulgences catholiques, où les prêtres priaient pour défunts en transit au purgatoire, des personnes sans scrupules ont exploité la croyance des paroissiens dans les prières à des fins lucratives. Au fil des ans, ces chercheurs d’or ont perfectionné leur art, de sorte qu’à l’époque actuelle, il arrive dans certaines cultures, dans certains pays, qu’un prédicateur pointe vers quelques riches pour ainsi valider l’idée que Dieu ajoute de la richesse aux chrétiens croyants, s’ils donnent plus. Peu importe que beaucoup de leurs fidèles aient donné leur dernier sou et soient restés plus pauvres que jamais.

La prière répond à un besoin psychosocial important pour la communauté de foi et constitue la source de subsistance spirituelle depuis que la religion existe. Il est possible qu’en remontant dans le temps, les communautés de foi aient eu un sens des nuances et des paramètres de la prière qui nous échappe aujourd’hui. Ainsi, au fil du temps, la prière serait devenue une suite de clichés, comme en témoigne la répétition de l’expression « pensées et prières » chaque fois qu’un massacre insensé se produit. Nous devons réapprendre les bases de la prière, si tant est qu’il y ait des bases à apprendre, afin que les jeunes qui prennent la prière au sérieux ne perdent pas leur foi, lorsqu’ils recherchent l’aide divine, à cause d’attentes mal orientées.

En conclusion, je tiens à souligner que le diagnostic du problème est la partie la plus facile, ce qui a été fait depuis des millénaires. Ce qui n’est pas si facile, c’est de trouver les remèdes, c’est-à-dire  fournir des réponses, des réponses qui pourraient inclure la façon de ne pas toujours s’attendre à ce que ce pour quoi nous prions arrive. Contrairement au traitement de maladies connues pour lesquelles un protocole peut être suivi, la prière, qui est une « énigme », ne se prête pas au suivi de méthodes (empiriques ou vérifiables) menant à des « remèdes ». Néanmoins, pour éviter qu’elle ne se noie dans un rituel vide de sens, ou pire, qu’elle ne devienne une façon de détourner de la foi de jeunes chrétiens naïfs, notre communauté devrait travailler à proposer des compréhensions et attentes de la prière relativement transparentes. Ma modeste tentative personnelle fera l’objet d’un prochain essai.

Matthew Quartey est d’origine Ghanéenne.  Il vit maintenant aux Etats-Unis, dans un lieu appelé le « Village Adventiste du 7ème Jour » de Berrien Springs, dans le Michigan.

Cette chronique de Matthew Quartey dans le magazine Spectrum, ainsi que les chroniques précédentes, peuvent être consultées à l’adresse suivante : http://spectrummagazine.org/.

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